vendredi 13 novembre 2015

Les problèmes des noms de Jésus (°isa), Esdras (°uzayr) et d'Henoch ('idrîs) dans le Coran: la preuve des origines nazaréennes de l'islam

Le Coran contient des traductions de textes esséno-sadducéens: la preuve par les versions arabes des noms de Jésus, d'Esdras et d'Hénoch

Introduction
Lorsqu’un crime est commis on ne peut identifier le coupable qu’à partir de ses erreurs; il s’agit souvent de minuscules détails auxquels il n’a prêté aucune attention et qui permettent aux enquêteurs de remonter jusqu’à lui et de le confondre. L’analyse de tels détails est souvent complexe: il faut s’en apercevoir, il faut les comprendre. Les jurés qui doivent se prononcer sur une condamnation doivent souvent le faire sur un tel point de détail; des séries télévisées comme «Les Experts» ont néanmoins habitué le public à ce genre d’investigations. La découverte des falsifications historiques quelqu'elles soient ne procèdent pas autrement.
La thèse musulmane est que le Coran a été dicté par un ange à un homme appelé Muhammad qui a répété à ses contemporain les paroles qu’il recevait de Dieu. D’autres, comme nous, estiment au contraire que le Coran contiendrait des traductions de textes nazaréens qui résidèrent à Petra.


Sur les Nazaréens
Le Coran écrit au verset 62 de la Sourate II:
Certes, ceux qui ont cru et ceux qui ont adopté le judaïsme, et les nazaréens et les sabéens, etc.
Les chrétiens, un des sens du mot nazaréen, n’ont jamais judaïsé; ce mot (نَّصَٰرَىٰ n ts r â) désigne plutôt des esséniens ou nazaréens, en hébreu notzèrîm, les «gardiens»; quant aux sabéens, que l’on traduit parfois par les «convertis», ce mot ( صَّٰبِءِينَ   ts b ‘ î n) vient de l'hébreu et/ou de l’araméen (ts b, «soldat, armée») soit, plus vraisemblablement, du syriaque (ts b ‘, «conversion par submersion» d’après Yehudah Segal). La traduction plus correcte serait ainsi:
Certes, ceux qui ont cru et ceux qui ont judaïsé, [ce sont] les nazaréens (Gardiens) et les sabéens (baptistes ou soldats), etc. 
Sabéens et Nazaréens ne sont probablement pas deux religions différentes, il s’agit des disciples esséno-sadducéens qui suivirent El_Qasay et qui, quoi que non-juifs, combattirent les légions romaines avec les Juifs pendant la Révolte des Communautés (115–118); ils en payèrent le prix fort, et subirent le même sort que les Juifs en étant exterminés comme eux; les survivants se dissimulèrent sous forme de petites communautés en Syrie et à Petra… Les communautés syrienne disparurent, ou plutôt adoptèrent le dualisme radical et devinrent ceux dont le mouvement religieux est connu sous le nom de manichéisme, fondé par un elqasaïte du nom de Mani; c'est ce qui explique que ces communautés eurent en leur possession le Livre des Géants qui correspond au Sefer_Nefilim trouvé à Qumran. Les communautés nazaréennes de Petra vivotèrent pendant plusieurs siècles, entourées de païens et ensuite, de chrétiens. La ville de Petra fut fortement endommagée par de nombreux séismes (363, 419, 551, etc.; ce fut le début de l’exil pour les nazaréens qui se réfugièrent en Arabie en y convertissant des tribus à leur version particulière du judaïsme. Un spécialiste, Dan Gibson, dans Quranic Geography a montré que les plus anciennes mosquées (avant 700) étaient dirigées non vers La Mecque mais vers Petra; ce n'est qu'après 750 que la direction (qibla) changera vers La Mecque. De plus, de nombreuses descriptions de La Mecque transmises par le Coran ou les Hadith correspondent à la cité de Petra et non à La Mecque (mentionnons la forêt près de La Mecque, les vignes près de La Mecque, les montagnes qui entourent La Mecque, toutes ces choses n'ont jamais été découvertes et toutes les analyses montrent qu'il n'y a jamais eu de vignes près de La Mecque, voire de forêt). Il estime que le sanctuaire (le Cube ou Ka'aba) pourrait avoir été déménagé à la fin du VIIe siècle. 
Il est difficile de savoir la différence exacte entre sabéens et nazaréens, néanmoins si différences il y avait, le sabéisme est une purification par l'eau, le nazaréisme est une purification par le feu. On peut enfin considérer, et c'est notre cas, qu'il ne s'agit que d'une seule école, mais de la répartition de ses pratiques en pratiques préliminaires de l'école (purification par l'eau) et en pratiques secrètes (purification par le feu ou angélique).


Sur Isa
Le nom arabe de Jésus est très curieux, il s’agit de °îsâ (عيسى). En hébreu son nom Yèhôshu°a (יהושע), donc Josué, éventuellement abrégé en Yèshu°a (ישע) ou en Yèshû°a (ישוע). Si on translittère le nom de °îsâ en hébreu, nous obtenons un tout autre nom (עישא); c’est-à-dire °ayin yod sin ‘alef. La plupart des historien sont perplexes sur cet °ayin initial qu’ils comprennent assez mal; il y a bien un °ayin de le nom hébreu de Jésus, mais à la fin du nom, pas à son début. 


Interlude sur les esséniens et le Maître de Justice
Si depuis longtemps, on avait confronté les manuscrits de la Mer Morte, particulièrement les Hôdayôth, avec l’œuvre de Flavius Josèphe, on aurait facilement deviné le nom du Maître de Justice; en effet, ces psaumes contiennent d’innombrables allusions au règne d’Alexandre Jannée, ce qui permet de déterminer le cadre temporel; ensuite, on sait que le Maître de Justice des esséniens fut exécuté par les pharisiens, et Flavius Josèphe mentionne deux personnages qui pourraient correspondre à cette description, Onias Traceur de Cercle (Honi HaMe'aguel) et Diogène.
Onias Traceur de Cercle est un célèbre faiseur de miracles exécuté par les pharisiens qui soutenaient Hyrcan II contre son frère Aristobule II (soutenu par l’aristocratie), du moins d’après Flavius Josèphe; mais le Talmud donne une autre version de l’histoire. Cette identification de Onias au Maître de Justice a de nombreux défenseurs, mais nous ne voyons pas en lui le Maître de Justice des Esséniens, plutôt un essénien important. Le Talmud en faisant un descendant de Moïse il n’était alors pas prêtre mais simple lévite.
Diogène n’a jamais été considéré, avant nous, comme ayant été le Maître de Justice, Flavius Josèphe le présente comme le second d’Alexandre Jannée et le responsable de la crucifixion de 900 pharisiens exécutés pour haute trahison (ils avaient livré des villes judéennes aux Syriens et constitué des troupes juives qui s’étaient mises au service de Démétrios III, roi de Syrie de –96 à –88). Le responsable de ces exécutions (d’ailleurs prévue dans le Rouleau dit du Temple retrouvé à Qumran, mais qui serait plus opportun d’intituler Code Sadducéen auquel ce rouleau correspond {notons tout de suite que les aspects fiscaux du Rouleau du Temple n'ont jamais été compris, et ce sont bien les aspects de la fiscalité sadducéenne bien plus lourde que la fiscalité pharisienne qui ont poussé certains Judéens à la révolte contre Alexandre Jannée}) est souvent vu comme un soldat, alors que le Maître de Justice était certainement un qohen, un prêtre descendant d'Aaron. Diogène est documenté par une autre source que Flavius Josèphe, savoir une version syriaque du Livre des Macchabées, parfois appelée le Cinquième Livre des Machabées, (et publiée dans Livres Apocryphes de l’Ancien Testament, Tome IV. Paris, Desprez et Desessartz, 1717) qui dit:
Les Sadducéens avoient pour Chef un certain Diogenes, qui par son grand crédit auprès d'Alexandre, avoit autrefois porté ce Prince à faire mourir huit cens Pharisiens. Alors les Princes des Pharisiens étant venus trouver la Reine lui représentèrent tout ce que Diogenes avoit fait contr'eux & lui demandèrent la permission de le tuer, & ils l’obtinrent, etc. (Les Machabées, Livre IV, Chapitre XXXII, page 111).
Il serait étonnant que le chef des Sadducéens n’ait pas été un qohen… Flavius Josèphe dit:
C'est ainsi qu'ils [les pharisiens] firent mourir un homme de marque, Diogène, qui avait été l'ami d'Alexandre. (Guerre, Livre I, Chapitre V, §3)
Un homme de marque est dans le vocabulaire de Flavius Josèphe un qohen; il rappelle en permanence dans son œuvre que dans le Judaïsme, l’aristocratie est sacerdotale. Maître de Justice pourrait d’ailleurs être un nom poétique pour Chef des Sadducéens, en effet, dans l’Écrit de Damas, les esséniens s’appellent les «Fils de Sadoq», c’est-à-dire les «Fils de la Justices», donc les «Justes», les Sadducéens… On sait que le Maître de Justice disait aussi de lui qu’il était l’«Ami du Roi»; on a trop facilement supposé que cela signifiait exclusivement «l’ami de Dieu», mais l’expression pourrait aussi signifier plus prosaïquement qu’il était l’ami du roi de Judée, savoir Alexandre Jannée. Notons que «l’ami du roi» pourrait aussi faire allusion à la Maison de Theophilos (probablement Yedidyah en hébreu), une des grande lignée sacerdotale de la classe de Yehoyariv, la plus importante classe sacerdotale à laquelle appartinrent tant les hasmonéens que Flavius Josèphe. Ce dernier est d’ailleurs probablement un des fils du dernier grand-prêtre Mathathias Théophilos II, ce qui expliquerait sa nomination à 27 ans comme commandant des forces insurrectionnelles de Galilée avec entre 50 et 100000 hommes sous ses ordres.
On nous dira que Flavius Josèphe dit des esséniens que ce sont des pacifistes, or Diogène, le bourreau des pharisiens, ne correspond pas à la description du pacifiste… Les esséniens ne furent évidemment pas des pacifistes comme le démontre leurs textes trouvés à Qumran, ce sont des révolutionnaires eschatologique qui combattent pour la venue du Royaume de Dieu comme en témoigne la Règle de Guerre. Jean Le Moine dans son étude sur les Sadducéens (Les Sadducéens. Paris, Lecoffre et Gabalda, 1972) a bien compris qu’identifier les sadducéens à des épicuriens comme le prétendent Flavius Josèphe et les évangiles est intenable historiquement; il estime que les sadducéens historique sont plus probablement des prêtres nationalistes. En fait, nous soupçonnons fortement Flavius Josèphe d’avoir volontairement embrouillé les cartes pour constituer auprès des empereurs romains un judaïsme pacifique. Les esséniens n’ont donc jamais existé, ils sont une fabulation afin de permettre au judaïsme sacerdotal de survivre. 
La conception des quatre écoles juives doit être comprise comme suit: Les pharisiens sont les ancêtres des rabbins et les ennemis de Flavius Josèphe, il s’agit du courant laïc du Judaïsme;  les sadducéens sont les tenants du Judaïsme sacerdotal, mais fortement militarisé et apocalyptique dans son ésotérisme.
Les trois écoles suivantes sont des excroissances de l'authentique sadducéisme:
  • Ceux que Flavius Josèphe appellera sadducéens et qu'il décrira comme des épicuriens matérialistes sont ceux qui se compromettent avec les pharisiens, en acceptant la corruption du Temple et en appliquant les prescriptions pharisiennes en matière des sacrifices (on peut se référer au Miqsat Ma’ase ha-Torah ou Quelques Préceptes de la Torah dont les décisions juridiques sont en opposition frontale à celles des Rabbins du Talmud); 
  • les sadducéens qui ne se compromettent pas avec le pouvoir romains sont les sicaires ou zélotes, mais présentés comme des pharisiens, Flavius Josèphe se contente de jouer sur le double sens du mot pharisien, perûshîm signifiant à la fois les «séparés» et «ceux qui interprètent avec exactitude», sous entendu, la Loi;
  • les sadducéens qui ne se compromettent pas avec les décisions rabbiniques relatives aux sacrifices sont les esséniens, présentés comme d’innocents juifs pacifistes tués par erreurs par les Romains, comme Jésus fut exécuté par erreur, ainsi que Jacques… quant à leur doctrine, Flavius Josèphe la présente comme un pythagorisme juif (le must des spiritualités pour les Romains), l’essénisme est simplement l’interprétation ésotérique de la Torah que pratiquaient les sadducéens. 


°îsa est-il Jésus ou °asayah-Diogène, le Maître de Justice?
Mais revenons à Diogène. Ce nom n’est pas hébreu, mais est probablement une traduction de son nom hébreu, comme par exemple Mathithyahû est parfois rendu par Mathathias ou par Dosithée, voire Théodore, Théodose, Dorothée, tous ces noms signifient «Don de Dieu». La rétroversion vers l’hébreu n’est pas toujours facile et il peut y avoir plusieurs possibilités: Mathithyahû, Yonathan et Nathana’èl signifient tous trois «Don de Dieu»; il peut donc s’avérer difficile de savoir si un Juif s’appelant en grec Dosithée s’appelait en hébreu Mathithyahû, Yonathan ou Nathana’èl. 
Diogène signifie «Fabriqué ou fait par Dieu» ce qui correspond à deux prénoms hébraïques attestés par la Bible °asayah hébreu עשיה ou, moins vraisemblablement, °asay’èl, hébreu עשיאל
Ce nom, °asayah commence bien par un °ayin et est probablement à l'origine du °isa coranique, ce qui montre que le Maître de Justice sous son identité réelle continuait d’être révéré des siècles après sa mort. Le succès du Jésus des chrétiens finit néanmoins par l'éclipser et, à l'époque où le Coran fut rédigé (VIe–VIIe siècle), les deux personnages, Jésus et °asyah se sont confondus. Les musulmans disent que °îsâ fut créé par Dieu, ce qui ne manque pas d’humour, parce que c’est simplement le sens de son nom, en effet °asyah provient de la trilittère °/s/h (עשה) qui signifie «créer, fabriquer» et de Yah (יה) ou de ‘èl (אל) qui signifient Dieu; son nom signifie donc «créé ou fabriqué par Dieu». 
Le °îsâ des musulmans a le nom et quelques caractéristiques du Maître de Justice °asayah, mais la majorité de ses caractéristiques proviennent du Jésus du christianisme hérétique ou non.


Sur Idris
Idris apparaît dans deux versets du Coran, d’abord en 21, 85–86:
Et Ismaël, Idris et Dhul-Kifl qui étaient tous endurants que Nous fîmes entrer en Notre miséricorde car ils étaient vraiment du nombre des gens de bien.
Et en 19, 56–57:
Et mentionne Idris, dans le Livre. C’était un véridique et un prophète. Et nous l’élevâmes à un haut rang.
Idris est identifié à Hanokh, mais parfois aussi à Hermès Trismégiste (ce qui permit aux alchimistes de ne pas être trop persécutés par les autorités musulmanes, et même de voir quelques uns de ses traités traduits en arabe).
Le nom d'Idris n'a cessé d'être mystérieux, il s'écrit en arabe '(alif)dris (إدريس), et on ne voit pas bien le rapport entre Henoch (hébreu Hanokh חנוך) qui signifie à la fois «instruire», «initier», «inaugurer» et même «bâtir, édifier» (notons que la fête de Hanûkah provient de la même trilitère et signifie la Fête de l'Édification, en hébreu hag_hahanûkah חג החנוכה, {quasiment «la Fête de Hanokh», à une lettre près} donc Fête de l'«inauguration» sous-entendu le Temple; cette fête fut établie après que Yehudah Macchabée eut purifié le Temple de la profanation qu'en firent les Séleucides). 
Le nom d'Idris semble venir de l'hébreu d/r/sh (דרש) qui signifie ֵ«instruire», «chercher»; mais cela n'explique pas le nom. Or les manuscrits de Qumran parlent d'un autre mystérieux personnage, qu'ils appellent le Dôresh_haTorah (דורש־תורה), c'est-à-dire «l'Instructeur de la Loi», il s'agit certes d'un titre, probablement d'un des titres du Maître de Justice, voire de Hanôkh lui-même; mais avec le temps, le titre a pu se transformer en nom. C'est l'origine la plus vraisemblable du nom d'Idriss. Donc, lorsque les manuscrits nazaréens ou pré-Coraniques furent translittérés d'araméen en nabatéen, et ensuite de nabatéen en arabe, des fautes auront été commises sur les noms. Quant à l'adjonction du 'alif initial (DRS > 'iDRIS),  il fut probablement ajouté par les traducteurs des feuillets araméo-nabatéens qui servirent à rédiger le Coran, pour des questions de sonorité, du moins, après avoir pris ce titre d'«Instructeur de la Tôrah» pour un nom propre. 


Sur °uzayr
°uzayr apparaît deux fois dans le Coran d’après les commentateurs musulmans, puisqu’ils pensent que le verset 2–259 du Coran qui parle d’un homme qui aurait été ressuscité après une centaine d’année, et cela, suite à ses interrogations sur la résurrection en voyant une ville détruite, serait °uzayr. Mais cette histoire doit plutôt se rapporter à Onias Traceur de Cercles (voir ci-dessus). En effet, d’après, le Talmud, il dormira pendant 70 ans mais, à son réveil, personne ne le reconnut. La ville détruite que mentionne le Coran correspond bien à Jérusalem en –63 qui est ravagée par la guerre fratricide d'Hyrcan II et d'Aristobule, et qui bientôt va être quasi détruite par Pompée. Le seul verset qui, pour nous, parle d’°uzayr se trouvent en Coran 9–30:
Les Juifs disent: «°uzayr est fils de Dieu» et les nazaréens [ici au sens de chrétiens] disent: «Le Messie est fils de Dieu». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Que Dieu les anéantisse! Comment s’écartent-ils (de la vérité)?
°uzayr s’écrit en arabe عزير, ce qui se translittère en hébreu עזיר, (°ayin, zayn, yôd et resh), ce qui correspond quasi parfaitement au nom °ezrâ qui s’écrit en hébreu עזרא. °uzayr doit donc être identifié à °èzrâ le Scribe plus connu en français sous le nom d’Esdras. Sauf que le verset est extrêmement problématique puisqu’il n’existe nulle trace que des Juifs auraient jamais considéré °èzrâ comme un fils de Dieu. Il n'est néanmoins pas impossible que les esséniens aient décrit le Maître de Justice comme étant un «Fils de Dieu», c'est-à-dire dans leur vocabulaire, comme d'un homme ayant atteint vivant l'état angélique; notre esprit grec nous pousse à croire que le titre de «Fils de Dieu» veut dire que Dieu aurait un fils, alors qu'en hébreu «fils de Dieu» est une forme poétique pour dire «les anges»; un homme angélique est donc un homme qui a, dès cette vie-ci, atteint l'état de ressuscité, il est entré vivant dans l'éternité, c'est ce qu'on appelle aussi l'angélomorphisme. Mais la question n'est pas là, pourquoi °ezrâ? Un texte que l'on sait aujourd'hui avoir été très prisé par les esséniens et rejeté par les pharisiens, c'est la Sagesse de Ben Sira, que l'on appelle aussi le Siracide ou l'Ecclésiastique. Ce texte qui fut composé vers –200 possède une énigme: à la fin du livre, il cite les grands noms du judaïsme, et un nom manque, celui d'°ezrâ; il cite Néhémie, il cite Zorababel, mais pas °ezrâ. Cette étrangeté a interloqué la plupart des spécialistes qui se demandent comment l'homme qui a reconstitué la Torah alors qu'elle était perdue suite à la destruction du Temple fait pour être absent de ce texte; reconstituer la Torah après qu'elle ait été perdue n'est quand même pas une action secondaire dans l'histoire du Judaïsme, imaginons que sans lui, nous n'aurions pas le Pentateuque. Un tel oubli ressemble plus à un rejet; qu'à un oubli, tant l'absence de son nom est incompréhensible. Parmi les manuscrits de Qumran, on a retrouvé qu'un seul exemplaire du Livre d'Esdras, 4Q117, et les trois fragments se réfèrent à Zorobabel, (la composition du Livre d'Esdras ressemble beaucoup à un centon, il n'est donc pas impossible que les passages n'appartiennent pas au Livre d'Esdras, mais à une composition qui y fut intégrée, il s'agit de fragments rappelons-le); à titre de comparaison, on a retrouvé les fragments de quatre exemplaires du Livre de Ruth. Un des points clés qui pourrait expliquer le rejet au moins partiel d'Esdras est son refus des mariages mixtes, qui sont par contre admis dans le Rouleau du Temple (la compagne d'un Juif est juive après sept ans de mariage). Autre point, °ezrâ quand il a rejeté un certain nombre d'israélites qui avaient épousé des non-juifs n'a jamais proposé de conversions... Or les conversions semblent largement admises dans le sadducéisme, parfois même forcées: les iduméens furent convertis de force par Jean Hyrcan et les ituréens par Alexandre Jannée. Flavius Josèphe décrit les sicaires comme pratiquant des conversions forcées, ou semi-forcée: la circoncision ou la mort. En d'autres endroits nous avons montré que l'évangile contient des allusions à Bannous, un disciple de Jean le Baptiste et le maître spirituel de Flavius Josèphe est un converti (c'est lui qui est appelé l'Égyptien et qui commanda la révolution antiromaine de 55, vite mâtée par le procurateur Antonius Felix; et c'est probablement lui qui fut exécuté en 62 par Hanan ben Hanan et non Jacques frère du Christ, probablement pour empêcher une tentative d'insurrection pendant la vacance du pouvoir romain, le précédent procurateur étant décédé soudainement et son successeur était encore en route vers la Judée). Les mariages mixtes sont un vieux problème du judaïsme, pas par racisme comme veulent le croire les antisémites, mais tout simplement parce que de nombreux/ses converti(e)s ne sont pas prêts à appliquer les règles de pureté exigée normalement d'eux (voir la mère de Samson qui était une non-juive et qui doit encore se faire enseigner le judaïsme alors qu'elle était déjà enceinte de son fils, par un ange de surcroit.) Si réellement les mariages mixtes avaient été interdits par Dieu, Moïse n'aurait pas deux fois épousé des non-juives; on pourrait encore dire que Sephorah, c'est avant qu'il reçut la Torah, mais sa seconde épouse, c'est après qu'il l'eut reçue, on peut donc en conclure que dans la révélation qu'il eut de Dieu rien ne s'y opposait.  L'importance du Livre de Ruth (le discours d'une convertie) pour les esséniens et l'autorisation de tels mariages dans le Code sadducéen (le Rouleau du Temple), pourrait montrer que c'est bien pour cette question qu'ils refusèrent °ezrâ/Esdras. Rappelons d'ailleurs que les sadducéens étaient patrilinéaires et donc qu'un enfant issu d'un Juif et d'une non-juive était Juif, alors qu'il ne l'était pour les pharisiens qui étaient matrilinéaires, pour ces derniers, c'est les enfants d'un non-juif et d'une juive qui était Juif.
Mais revenons à °uzayr. Il est certain que son nom se réfère à °ezrâ/Esdras, mais sa description comme «Fils de Dieu» correspond soit à Hanôkh, soit au Maître de Justice qui tous deux sont considérés comme ayant atteints un état de ressuscité dès cette vie-ci et sont qualifiés d'«Instructeurs» (notons que Moïse aussi). Mais alors comment a-t-on fait pour passer de ces sages à °uzayr/°ezrâ? Nous pensons que la réponse est plus simple qu'il n'y paraît. Le Coran n'est pas l'œuvre d'un seul homme, il y eut de nombreux groupes qui travaillèrent, et donc des contradiction qui s'édifièrent. Un éditeur qui sévissait dans les années 45, responsable des éditions de la Boétie avait trouvé une idée géniale pour traduire des romans sans débourser un franc, il passait une petite annonce pour dire qu'il voulait engager un traducteur russe-français, et puis il recevait plusieurs candidats à qui il remettait un certain nombre de pages d'un livre de Dostoïevsky et il leur demandait de traduire un paquet de pages comme test. Tous ces gens connaissaient le russe, les traductions ne posaient pas de problèmes; mais, quand on arrive à la translittération des noms, il y a toujours des habitudes de traducteur, c'est ainsi que l'on retrouve dans un même titre le prénom Yvan, orthographié dans une suite de pages IVAN et dans une autre suite de pages YVAN, mais aussi d'autres noms de personnages comme Pavel qui devenait alternativement PAVEL, PAWEL, PAUL ou POL suivant les traducteurs, ainsi que FIODOROVITCH ou FÉDOROVITCH... Il s'agit de marques que plusieurs traducteurs ont travaillé à la traduction sans s'être concertés... C'était évidemment une escroquerie, mais elle est symptomatique d'une pluralité de mains, c'est probablement ce qui s'est passé avec °uzayr. Les traducteurs vers l'Arabe ont trouvé, DRS, mot qui signifie «Instructeur», les uns en ont fait 'idrîs (voir ci-dessus) et les autres on voulu savoir à quel prophète correspondait DRS ou 'idrîs, or la seule identification phonétiquement proche qu'ils auront pu trouver, c'est le nom grec d'°ezra, savoir Esdras; ils auront ultérieurement appris qu'Esdras se dit °ezrâ en hébreu et auront préféré le translittéré en °uzayr, plus logique à leurs yeux. 
1. DRS (Instructeur confondu avec un nom inconnu) > Idrîs
2. DRS (Instructeur pris pour le nom grec d'°ezrâ, savoir Esdras) > °uzayr
Idris et °uzayr sont un seul un même personnage qualifié d'Instructeur et dont le titre fut identifié à des prénoms.


Conclusions
Le Coran est issu de textes nazaréens en usage à Petra et traduits ou translittérés en arabe au début du VIIe siècle. Les traducteurs furent perplexes face à certains noms ou titres et y accumulèrent les confusions. Ils confondirent le nom authentique du Maître de Justice, °asayah avec le Jésus des chrétiens, donnant le nom du premier aux qualités du second; ils confondirent aussi un des titres du Maître de Justice, «Instructeur», qu'ils prirent pour un nom, les uns l'arabisèrent en 'idrîs, les autres crurent à une erreur pour Esdras, et en firent °ûzayr en arabisant le nom hébreu °ezrâ
L'origine nazaréenne du Coran rend ce texte beaucoup plus clair, même si d'autres origines doivent être considérées: la sourate III, par exemple, contient des citations du Proto-évangile de Jacques et d'autres évangiles de l'enfance, textes que devaient avoir en horreur les authentiques nazaréens. 
Il faut considérer que les nazaréens quoique convertis et descendants de convertis en vinrent à se considérer eux-mêmes comme Juifs; ils convertirent des tribus Arabes à leur forme du Judaïsme. Ces tribus vinrent se revendiquer auprès des Rabbins comme Juifs, ce qui dut leur être refusé et qui correspondrait à la narration suivante du Coran: quand Muhammad (= les tribus arabes judaïsées) annonce aux Juifs de Médine (les Rabbins) sa mission prophétique (= que les tribus arabes judaïsantes sont authentiquement juives), ce que les Juifs lui dénient (= les Rabbins refusent à ces tribus arabes vaguement judaïsantes de les reconnaître comme Juifs), s'ensuit un processus de rupture entre Juifs et Nazaréens, ces derniers se transformant en l'Islam. 
On peut enfin supposer que l'histoire talmudique sur Jésus, qui se croit rejeté par un rabbin, et qui sort et part adorer une pierre est bien une allusion à Muhammad, ou plutôt aux tribus judaïsantes arabes qui pratiquaient un judaïsme hétérodoxe au possible et qui refusèrent les mesures de conciliation, en se croyant rejetés par les Rabbins; ce qu'ils furent probablement mais pas pour les raisons qu'ils crurent. 
On constate que l'Islam contient de nombreux souvenir du Judaïsme mais complètement transformés; par exemple il n'est pas compliqué de reconnaître que la Ka'aba (le cube de La Mecque) autour de laquelle les pèlerins font sept tours provient des tefilin (il s'agit de petites boites cubiques) que les Juifs portent sur la tête et sur le bras gauche lors de leurs prières quotidiennes, et dont la lanière est tournée sept fois autour du bras comme le nombre de tours faits lors du pèlerinage à La Mecque. Des sabéens, ils reprirent les ablutions que ceux-ci faisaient abondamment, etc. Quand à la soumission (sens du mot islam)/révolte contre Dieu, cela correspond à la doctrine des deux esprits que l'on retrouve dans la Règle de la Communauté (de la colonne III, ligne 13 à la colonne IV, ligne 26).


— Stephan HOEBEECK



jeudi 5 novembre 2015

LES SACRIFICES D'ANIMAUX DANS LES ANCIENNES ÉGLISES CHRÉTIENNES PAR FREDERICK CONYBAERE


Mémoire lu en séance de section au Congrès International d'Histoire des Religions, le 3 septembre 1900.
Cet article a été publié dans la Revue de l'Histoire des Religion, Tome XLIV, n°1, en 1901.

On a tort de penser que pour les premières générations chrétiennes, la nouvelle foi ait partout entraîné la suppression des sacrifices d'animaux. Rien de plus légitime qu'une telle idée, mais rien de plus opposé au lent procès d'évolution des croyances religieuses. Il est vrai que dans le sein même du judaïsme, et bien avant l'apparition de Jésus, il y a eu une critique, quelque peu sévère, des offrandes sanglantes; Philon et Josèphe nous racontent que les Esséniens et les Thérapeutes les ont répudiées. Dans les milieux païens aussi, avant la naissance de Jésus comme pendant les trois siècles qui suivirent, nous pouvons signaler chez les Néo-Pythagoriciens, surtout chez Apollonius de Tyane, des tentatives d'une épuration en ce sens de l'ancienne religion grecque. Assurément ces tendances parallèles et d'inspiration semblable chez les exaltés grecs et juifs, ne furent pas sans exercer leur influence sur les premières communautés chrétiennes, où elles se reconnaissent sous la forme de l'abstention de la chair des sacrifices. En revanche Jésus lui-même semble n'avoir jamais discuté le système sacrificiel de sa patrie juive, et son église s'est recrutée pendant des siècles parmi des races, dans le coeur desquelles le culte sacrificiel était profondément enraciné. Les convertis n'ont pas toujours abandonné subitement les plus anciennes pratiques de l'humanité. Des changements brusques, des «sauts périlleux», l'histoire des religions n'en connaît pas.
Je trouve effectivement dans un ancien Euchologion conservé dans la Bibliothèque Barberini à Rome, plusieurs prières pour le sacrifice d'animaux. C'est un manuscrit qui fut écrit au VIIIe siècle, et qui a été porté au concile de Florence, comme manuel faisant autorité dans l'église byzantine, par les Pères grecs qui y assistèrent. Sur la page 449 de ce codex, sous la rubrique Une prière pour le sacrifice des boeufs se trouve l'oraison qui suit:
Toi qui as l'empire, Seigneur Dieu, notre Sauveur, saint et reposant parmi les saints, qui as commandé à chacun des tiens d'offrir volontairement les choses qui sont tiennes, avec un coeur pur et une conscience sans tache. — Tu as accepté du patriarche Abraham le bélier, au lieu d'Isaac que tu aimais, et daigné recevoir de la veuve son offrande spontanée. Aussi nous as-tu commandé à nous, tes serviteurs pécheurs et indignes, de sacrifier des animaux irrationnels et des oiseaux au profit de nos âmes. — Seigneur et Roi miséricordieux envers les hommes, accepte aussi l'offrande spontanée de ceux-ci, tes serviteurs, en mémoire de celui-ci, ton saint, et daigne la déposer dans les trésors célestes. Donne-leur la pleine jouissance de tes biens terrestres... Remplis leurs greniers de fruit, de blé, de vin et d'huile, et daigne remplir leur âme de foi et justice. Multiplie leurs animaux et leurs troupeaux. Et puisqu'ils t'offrent en rançon de substitution cet animal, puisse sa graisse être comme un encens devant ta sainte gloire. Que l'effusion de son sang soit le pain de la richesse de miséricorde et (la consommation) de sa chair, la guérison de leurs souffrances corporelles. De façon que par nous aussi, tes serviteurs inutiles, soit glorifié le très saint nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit... »
J'ai trouvé cette même prière dans deux autres manuscrits du IXe et du Xe siècle au couvent de Grotta Ferrata. L’un de ces manuscrits porte un titre ainsi formulé Prière pour le sacrifice des boeufs et des béliers. L'autre ainsi: Prière pour le sacrifice des boeufs et d'autres quadrupèdes.
Une autre prière du même genre se trouve dans un de ces deux mss. de Grotta Ferrata avec le titre: Pour le sacrifice des boeufs et des chevaux et des autres animaux. Dans le manuscrit Barberini on trouve également une prière faisant partie du rituel pascal, intitulée Prière de l'agneau, dont voici le texte:
Seigneur, Dieu de nos pères, toi qui as reçu d'Abraham l'holocauste au lieu d'Isaac son fils, reçois aussi, ô Seigneur, l'offrande de cet agneau, et récompense ceux qui l'offrent par l'octroi de dons éternels.
Dans l'un des codices de Grotta Ferrata se trouve encore une autre Prière pour bénir l'agneau et les viandes de Pâques. En voici le texte :
Regarde, ô Seigneur Jésus-Christ, ces viandes, l'agneau et le veau, et sanctifie-les comme tu as daigné sanctifier l'agneau qu'Abel t'avait apporté en holocauste et le veau que le père a fait immoler pour son fils qui s'était égaré, mais qui était revenu à lui. De la même façon que celui-là a mérité de jouir de la grâce, puissions-nous, nous aussi, jouir des choses sanctifiées par toi et bénites pour la nourriture de nous tous. Puisque tu es la vraie nourriture et le distributeur de tous les biens...
Évidemment ceux qui ont écrit cette dernière prière et qui s'en sont servis étaient tellement pénétrés de l'idée de sacrifice, qu'ils ont été jusqu'à interpréter dans le sens de victime et oblation sacrificielle le veau gras de la parabole; et dans la prière trouvée dans les trois manuscrits ensemble, Dieu est représenté comme se plaisant à flairer l'odeur et la fumée des graisses. C'est bien là le caractère du Dieu de Noé, des autres dieux primitifs et des dieux grecs transformés chez les chrétiens en malins démons.
On ne saurait fixer l'époque à laquelle les cultes sacrificiels ont cessé dans les grands centres grecs; mais ce qui est certain c'est que dès le VIIe siècle les Grecs orthodoxes reprochaient toujours aux Arméniens de célébrer un tel culte. Un témoin du Ve siècle, le Sahak catholicos, dans ses canons, témoigne qu'après la conversion de sa nation par saint Grégoire vers la fin du IIIe siècle du roi Trdat, les chefs des familles sacerdotales se rendirent auprès du roi pour se plaindre. Jusqu'à présent, dirent-ils, nous vivions des morceaux des victimes que le peuple nous apportait pour que nous les offrissions en sacrifice aux dieux. Mais après ce changement de religion et la suppression de nos dieux, nous allons mourir de faim. Alors le roi Trdat et son illuminateur, Grégoire, qui lui-même était par naissance doyen de la première famille sacerdotale, consolèrent les associés en leur assurant qu'en devenant chrétiens ils vivraient mieux qu'auparavant, puisqu'ils allaient recevoir non seulement la peau et les os, mais les morceaux lévitiques des victimes, ce qui
serait beaucoup plus satisfaisant. Les prêtres arméniens ne surent résister à cette amorce et adoptèrent presque en masse le christianisme.
On trouve, en effet, dans les rituels de l'église arménienne, plusieurs canons réglant le sacrifice. Les victimes sont le plus souvent des brebis, des chèvres ou des oiseaux. On ne sacrifie plus les boeufs ni les chevaux, soit parce qu'ils ont trop de valeur, soit parce que le bon Dieu préfère des jeunes victimes dont la chair est tendre. Car de telles offrandes sont appelées «tendres» (arménien, matalq), mot que les écrivains de Byzance ont traduit par ματάλια. La vie populaire fournit mainte occasion de sacrifice. En cas de maladie dans la famille ou dans ses troupeaux, on voue un matal à Dieu pour obtenir la guérison. On cherche aussi, en sacrifiant, à obtenir du repos pour les âmes des défunts. Il y a en outre l’agneau pascal.
Les victimes immolées en accomplissement d'un voeu, s'appellent des offrandes dominicales. On présente l'animal à la porte ou narthex de l'église, où l'attend le prêtre ou les prêtres. Celui-ci bénit du sel, et on met dans la bouche de la victimes une poignée de ce sel exorcisé par prières spéciales.
On croit que ce sel, en pénétrant le corps par la bouche, le purifie de la corruption dont la chute d'Adam a infecté toute la création. La victime selon les rubriques doit, pour plaire à Dieu, n'avoir qu'un an et être sans tache. On la revêt d'un tissu rouge, souvent en mettant des bandelettes autour des cornes. On voile aussi avec du papier rouge la croix qu'on apporte pour l'occasion à la porte de l'église. Les grands blocs de pierre qu'on trouve souvent devant les portes des églises arméniennes et que les dévots y roulent dans leurs accès de ferveur, sont, je pense, en réalité des autels extemporisés. Les prêtres tuent les victimes, en mettant une main sur la tête ; et alors suit un banquet, auquel participent très souvent, non seulement le prêtre et le patron du sacrifice, mais aussi les pauvres et toute la congrégation de l'église. Je dois ajouter que les Arméniens avaient et ont même encore aujourd'hui l'habitude de tremper les mains dans le sang des victimes, afin d'en barbouiller les murs et les poutres de leurs maisons et de l'église. Le rite tel qu'on le trouve dans les euchologia comprend, outre la prière, le chant de plusieurs psaumes avec des lectiones des saintes Écritures. Les prières rappellent au bon Dieu les sacrifices d'Abel et de Noé, délicieux à ses narines, et le pur holocauste d'Abraham, en le suppliant d'accepter également ces offrandes qui remplacent les odieuses victimes offertes parfois aux démons païens. Elles lui demandent aussi la foi et la santé, tous les biens terrestres et célestes, pour ceux qui ont apporté les victimes.
Le rite du sacrifice pour le repos des âmes des défunts est un rite à part et séparé. Le nom du défunt est formellement rappelé, en demandant pour lui la miséricorde divine afin qu'il prenne sa place parmi les saints. La consommation de la chair sacrifiée ne semble pas être restreinte au prêtre et à la famille et aux amis du défunt. Les pauvres en ont aussi leur part. C'est en effet un festin funéraire. Les prières ne rappellent point l'idée que l'âme du défunt ait besoin d'être nourrie de la fumée et des odeurs de la chair brûlée. Néanmoins je pense que des croyances semblables survivent toujours parmi les Arméniens, puisque leurs pierres tumulaires portent toujours, à chaque coin, des creux ronds pour recevoir le vin et les mets profitables aux défunts. Mais dans les prières du rituel ce sont les idées expiatoires qui prédominent. Les pères de l'église arménienne se plaignent continuellement des excès d'ivresse et de violence qui caractérisaient les funérailles, et ce rituel est en réalité un essai de modifier ces excès en donnant une empreinte chrétienne aux banquets de la mort.
Reste le sacrifice de l'agneau pascal, qui se célèbre lors de la fête de la résurrection. C'est une fête de famille, et l'on garde l'agneau dans la maison quelques jours auparavant. Évidemment cette cérémonie est d'origine juive, quoiqu'elle ne se rattache plus au 14 du mois de Nisan, mais à la résurrection. Les homélies d'Aphraat témoignent qu'au commencement du IVe siècle l'église syriaque commémorait exclusivement la passion de Jésus, et non sa résurrection; qui en revanche était célébrée tous les dimanches. On n'a rattaché le sacrifice de l'agneau à la résurrection que plus tard. On ne rencontre que très rarement dans les manuscrits arméniens le rituel de l'agneau pascal, par la raison, je pense, que le cérémonial avait lieu dans une maison particulière et nullement dans l'église. Le père de famille était le célébrant, non le prêtre.
Les Arméniens donnaient à ces banquets de chair sacrificielle le nom l’Agape. Ils avaient lieu souvent le soir, et anciennement ils se terminaient par la célébration de l'eucharistie. Au XIIe siècle, le catholicos Sahak devenu membre de l'église grecque et censeur acharné des Arméniens, mais connaissant très bien l'église qui l'avait chassé comme grécisant, reproche violemment à ses compatriotes de n'assister jamais au saint mystère du corps de Jésus-Christ sans s'être préalablement remplis de la chair des sacrifices judaïques. Les Arméniens eux-mêmes ont toujours affirmé que c'est Jacques, frère du Seigneur et premier président de l'église de Jérusalem, qui rédigea le cérémonial de leurs sacrifices, surtout de la bénédiction du sel. Pour justifier ce cérémonial, ils renvoyaient toujours les controversistes grecs et latins à la loi de Moïse et aux écritures lévitiques. Je dois ajouter que déjà au VIIIe siècle le patriarche arménien Jean d'Otzun, qui était quelque peu eu rapport avec l'église byzantine, tâchait de séparer l'eucharistie de l'agape de chair sacrificielle par un intervalle de temps. S'il faut en croire le catholicos Sahak que je viens de citer, il n'y avait pas parfaitement réussi.
L'église géorgienne ou ibérique du Caucase conserve, comme celle des Arméniens, les rites de sacrifice, quoiqu'elle se soit séparée de celle-ci dès le milieu du VIe siècle, pour se rattacher À la communion byzantine. Aujourd'hui l'église russe orthodoxe l'a absorbée, sans cependant avoir pu abolir ces rites particuliers. Assurément on trouvera dans les Euchologia manuscrits des Géorgiens, qui remontent au Xe et peut-être au VIIIe siècle, les mêmes formules, les mêmes canons rituels, que chez les Arméniens.
Dans l'Occident aussi on peut signaler parmi les premières générations chrétiennes un système sacrificiel; et plus d'une fois, dans ses lettres, Boniface, évêque de Mayence, reproche aux missionnaires celtes d'avoir laissé à leurs convertis leurs sacrifices d'animaux, — ce que faisaient parfois en Angleterre les missionnaires du pape lui-même aussi tard que le VIIIe siècle. En Orient et en Syrie c'est surtout l'influence des manichéens qui a porté les églises chrétiennes à abandonner les sacrifices d'animaux.